« Celles qui attendent » de Fatou Diome

A  la fin d’une table ronde que j’animais sur le thème de la transmission des valeurs par les femmes en Afrique, un homme est venu me voir pour me dire qu’il avait lu plusieurs fois le livre de Fatou Diome « Celles qui attendent », qu’il adorait ce livre, et que lors de ce débat, il avait découvert un nouvel axe de lecture. Il en était ravi. Preuve en est-il encore que chacun trouve dans la littérature ses propres histoires, ses propres mots. C’est à ce genre d’approche qu’on reconnait  la bonne littérature. Le dernier roman de Fatou Diome est effectivement un livre très riche, par ses personnages et des symboles qu’ils représentent, par la compréhension qu’il nous donne de certains faits de société.

Impossible après avoir refermé ce livre, de quitter Arame et Bougna, deux femmes Sénégalaises, liées par une amitié indéfectible. Pourtant, ces deux femmes ont des personnalités différentes, des approches de la vie diamétralement opposées. Mystère de l’amitié.

Arame est une femme qui n’a pas eu à vivre la polygamie. Mariée à l’âge de 18 ans à un homme déjà vieux, qu’elle n’aime pas, qu’elle méprise, et à qui elle a donné deux fils. Donné est le terme exact. Car son mari a répudié plusieurs épouses pour cause … de stérilité. Facile pour un homme d’accuser sa femme. Mais Arame a aimé avant de se marier. Aimer au point de faire deux enfants… « à son nouveau mari ». Un arrangement à l’amiable pour sauver l’honneur de ce dernier. Deux garçons qu’elle aime par dessus tout. Deux garçons qui incarnent parfaitement les clivages sociétaux actuels. Le premier, polygame, est devenu pécheur. Le second a fait des études dans une école française, et ne conçoit le mariage que par amour. Il n’a d’yeux que pour la belle Daba. A la mort de son frère, il refuse de prendre en charge la famille de celui-ci comme le veut la tradition (deux femmes et sept enfants). Sa mère le soutient dans cet acte de rébellion vis-à-vis d’une coutume ancestrale, et endosse ce rôle à la place de son fils.

Bougna, quant à elle, a six enfants et vit très mal la polygamie qu’elle considère comme une lutte à mort avec les autres femmes de son mari. Des trois épouses, elle est la deuxième. Attaques perpétuelles, mesquineries, revanches à prendre, sont les maux quotidiens de cette femme qui n’envisage sa vie que comme un combat. Elle est prête à tout pour le gagner, et cela à n’importe quel prix. Y compris au prix de la vie de son propre fils.

Car ce que l’on apprend au travers de ce roman, c’est que pour faire vivre toute une famille, les fils sont souvent obligés de partir en Europe. Cette Europe qui incarne pour les habitants de cette île du Sénégal, l’eldorado, l’argent facile, la réussite sociale. Cette réussite relayée par les retours au pays de ces hommes amplifiant leurs exploits,  ramenant des bijoux de pacotilles pour faire briller les yeux des femmes et de leurs mères. Tout le village les attend. Mais à quel prix. Partir se fait au péril de sa vie, dans la clandestinité la plus totale. Sur des bateaux de fortune. Malgré ses réticences, Arame va se laisser convaincre par Bougna que la seule issue possible pour elles, c’est de faire partir leurs fils. Au prix d’une attente très longue. Parfois de plusieurs années. Parce qu’elles savent que  » c’est à la réussite d’un fils qu’on reconnait une bonne mère…  »

Cette attente, on ne peut que la partager avec elles. Fatou Diome nous offre un très beau récit de femmes. Des compagnes de lecture que l’on rencontre, auxquelles on s’attache, et qu’on a de la peine à quitter.  A lire et à relire au plus vite.

« Celles qui attendent » de Fatou Diome – 330 pages – Editions Flammarion 2010


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