Ecrit par Caroline White. Le avr 29. Dans A contretemps
Deux célébrités, une inconnue.
Vous êtes étonnés ? Pas moi. C’est souvent le cas. L’histoire efface des femmes qui auraient dû avoir leurs heures de gloire au même titre que les hommes. Alors, lorsque l’opportunité de découvrir (ou de redécouvrir) une femme à la personnalité hors du commun, je suis ravie. Merci donc au metteur en scène David Cronenberg, de mettre en avant Sabina Spielrein (1885-1942*), psychanalyste et théoricienne, dans son film « A dangerous Method ».
Pour les non-initiés, ce film est une bonne introduction à l’histoire de la psychanalyse, au travers de la rencontre, puis de la rupture de deux acteurs majeurs de cette discipline : Jung et Freud. Au centre, Sabina Spielrein.
Rappelons qu’au début du XIXème siècle, l’émergence des théories freudiennes ne se fait pas sans difficultés. Lorsque le fondateur de la psychanalyse reçoit un courrier d’un jeune psychiatre suisse, appliquant ses théories, celui-ci y voit l’opportunité de faire connaitre ses idées au-delà du cercle restreint du milieu viennois.
En 1905, à Zurich, Jung traite alors une jeune femme pour de graves troubles d’hystérie. Elle a 19 ans. Elle est russe, juive, parle couramment allemand, et rêve de devenir médecin. Il s’agit de Sabina Spielrein. Les résultats de son traitement sont plus que concluants. Il commence ensuite avec sa patiente une analyse et l’encourage à devenir médecin.
Grâce à ce cas clinique, Jung entame une relation épistolaire avec Freud. S’en suivront des rencontres, des conférences, des débats.
Mais Jung va assez vite se détacher de la pensée de l’auteur de « l’interprétation des rêves », qu’il juge trop centrée sur la sexualité. Le jeune psychiatre souhaite introduire des notions plus spirituelles, plus occultes pour accéder aux émotions de ses patients. Inconcevable pour Freud. La rupture est consommée en 1914. Leur mésentente est amplifiée par la relation intime et passionnée que Jung entretient avec sa patiente.
Jung est marié, a des enfants, et vit confortablement grâce à la fortune de sa femme. Hors de question pour lui de mettre en péril son équilibre familial malgré sa passion physique et intellectuelle pour Sabina. Celle-ci en souffrira pendant longtemps. Mais c’est une femme d’une incroyable volonté qui arrivera à se défaire de l’emprise de son « gourou ». Pour cela, elle fera appel à Freud, et adoptera finalement ses théories, au grand désespoir de Jung. Elle se marie, a deux enfants, et se spécialise dans la psychiatrie enfantine. En 1923, elle repart en Russie, et formera toute une génération de psychanalystes. Elle a, entre autres, introduit le concept de « pulsion de mort » dont Freud s’inspirera pour ses travaux. Elle disparait en 1942* à Rostov sur le Don, ainsi que ses deux filles, massacrées par les nazis.
De Sabina Spielrein, on ne savait pas grand-chose, jusqu’à ce que deux psychanalystes italiens – Carlo Trombetta et Aldo Carotenuto – découvrent en 1977 la riche correspondance entre ces trois psychanalystes, ainsi que des fragments du journal de Sabina Spielrein, qui nous donnent ainsi accès à ses réflexions intimes. Ces documents ont été réunis dans un livre publié en italien (excepté les lettres de Jung, la famille de ce dernier s’y étant opposée). L’édition française a complété ces documents par quelques articles théoriques de Sabina Spielrein, qui sembleront obscurs pour des non-initiés, mais l’ensemble des documents a le mérite de mettre en lumière une femme d’une ambition certaine et une très forte personnalité. Je vous laisse découvrir quelques extraits de son journal, ainsi que quelques lettres ou extraits de lettres que lui a adressés Freud. Des écrits précieux pour raviver la mémoire de cette théoricienne qui toute sa vie a « été traquée par le fantasme de l’effacement ».
(Extrait du journal de Sabina Spielrein en date du 26 novembre 1910)
A dire vrai, l’examen n’est pour moi qu’un mal nécessaire. Mes pensées vont bien au-delà , et puis …l’effroyable « et puis ? » m’écrase. Oui, mon premier but, est de si bien réussir mon présent travail, qu’il m’assure une place dans la Société psychanalytique. Mon second travail, « de l’instinct de mort » m’est encore bien plus important, et, sur ce point, je dois avouer que je suis très inquiète, car mon ami, qui ne voulait utiliser cette idée dans son travail personnel qu’à partir du mois de juillet, disant que la primeur m’en revenait, veut à présent le faire dès le mois de janvier, et je crains qu’il ne reprenne à son compte toute l’idée telle que je l’ai élaborée. N’est-ce pas encore là de la méfiance injustifiée de ma part ? Je le souhaite de tout cÅ“ur, car c’est justement « à mon vénéré maître, etc. » que sera dédié ce second travail. Comment pourrais-je respecter un homme que me ment, qui me vole mes idées, qui n’est pas mon ami, mais un rival perfide et mesquin ? Comment pourrais-je l’aimer ? Car je l’aime. Mon travail sera pénétré d’amour. Je l’aime, et je le déteste, de n’être pas à moi. Il m’est impossible de rester à ses yeux une petite oie stupide. Non, je dois être grande, fière, respectée de tous ! Je dois être digne de lui, et la pensée à laquelle j’ai donné le jour doit rester attachée à mon nom.
(Extrait du journal de Sabina Spielrein en date du 11 septembre 1910)
Je pourrais bien, au moins, puisque je l’aime tant, lui donner un petit enfant, comme nous en rêvions jadis ensemble ? Quitte à ce qu’il retourne ensuite à sa femme. Si c’était aussi simple que cela ! J’ai déjà tant souffert, que je pense un peu plus à moi-même, que je redoute l’imminente souffrance de la séparation et de la solitude qui s’ensuivra peut-être pour toute ma vie, car je pourrais déjà avoir 27 ans, avant que l’enfant n’ait atteint sa première année. Comment pourrais-je alors, avec un enfant à mes côtés, espérer un nouvel amour ? Mon travail scientifique aurait, lui aussi, à en souffrir gravement : avec le petit, on ne m’admettrait nulle part. Et ce serait encore là le meilleur des cas : que se passerait-il si je ne concevais pas ? Nous n’aurions alors fait que troubler, par ce rapprochement, notre pure amitié, et c’est à l’amitié que je tiens par-dessus tout.
Il faut donc que j’en aime un autre, si cela m’est encore possible. Je veux que celui-là m’aime et me respecte, je veux unir ma vie à la sienne, de sorte que je ne possède pas qu’un météore, lourd de tourments présents et à venir, de sorte que ma fierté de femme n’ait pas constamment à souffrir, et que moi-même, je n’aie pas à souffrir par d’autres. Si seulement cela était possible !
Extrait d’une lettre de Freud à Sabina Spielrein en date du 20 août 1912
Vous voici mariée, ce qui signifie pour moi que vous êtes à moitié guérie de votre attachement névrotique à Jung. Sans cela vous n’eussiez pas pris la décision de vous marier. Reste encore l’autre moitié, la question est de savoir ce qu’il en adviendra. J’aimerais vous voir tout à fait guérie.
Extrait d’une lettre de Freud à Sabina Spielrein en date du 8 mai 1913
Je suis navré d’apprendre que vous vous consumez de désir pour J. précisément au moment où mes rapports avec lui sont particulièrement mauvais et où je suis presque convaincu qu’il n’est pas digne de tout l’intérêt que je lui portais. Je prévois qu’avant peu il détruira l’œuvre que nous avons laborieusement mise sur pied, sans que lui-même parvienne à faire mieux. Sans du tout tenir compte de nos divergences sur le plan scientifique, son comportement personnel appelle un jugement sévère. Mais c’est vraisemblablement en vain que je l’accuse devant vous.
Lettre de Freud à Sabina Spielrein en date du 9 février 1923
Chère Madame,
J’ai reçu votre lettre et je crois que vous avez raison. Votre intention d’aller en Russie me semble meilleure que mon conseil de vous rendre à Berlin. A Moscou, vous pourrez faire du très bon travail avec Wulff chez Ermakov. Et enfin vous serez dans votre patrie. L’époque est dure pour nous tous.
J’espère avoir bientôt des nouvelles de vous, et vous prie instamment de mettre votre adresse sur l’en-tête de votre lettre, ce que trop peu de femmes font.
Cordialement, votre Freud
*dans le livre des Editions Aubier, la date de la mort de Sabina Spielrein est très différente de celle indiquée sur des sites spécialisés en psychanalyse (et également sur Wikipédia).
En page 7, de l’édition de 1981, il est indiqué ceci : « Où et quand est-elle morte ? Aux environs de 1937, à Odessa, pendant les grandes purges staliniennes, en même temps que d’autres psychanalystes juifs étaient purgés par le nazisme »
Sabina Spielrein « entre Freud et Jung – 383 pages – Editions Aubier 1981








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